Bizum et la révolution des paiements

Fernando RODRÍGUEZ FERRER, Directeur général adjoint en charge de l’Expansion internationale de Bizum


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Solutions de paiement locales : vers une souveraineté européenne

Ces dernières années ont été marquées par une transformation profonde du paysage des paiements numériques en Europe. Dans un contexte de renforcement de la souveraineté économique européenne et de réduction de la dépendance à des infrastructures de paiement non européennes, les solutions de paiement nationales s’imposent comme des leviers stratégiques.

Dans ce contexte, Bizum constitue un cas de succès emblématique. En moins de dix ans, la solution a atteint, fin 2025, une moyenne quotidienne de 3,4 millions de transactions, s’imposant comme un moyen de paiement courant en Espagne et comme une référence en matière de paiements instantanés entre particuliers et dans le commerce électronique. Avec plus de 31 millions d’utilisateurs (plus de 60 % de la population, et jusqu’à 90 % chez les 18-34 ans) et 1,237 milliard d’opérations en 2025, Bizum démontre la capacité des solutions domestiques à atteindre une large échelle. 

Au-delà des volumes, Bizum se distingue également par son adoption culturelle : l’expression «hacer un Bizum» est entrée dans le langage courant en Espagne et en Andorre, devenant synonyme de transfert d’argent.
 

Facteurs clés de succès

Le modèle de Bizum met en évidence plusieurs facteurs de succès. D’une part, la coopération entre établissements bancaires, permettant de réduire les frictions et de renforcer la confiance. D’autre part, l’utilisation de standards européens garantit l’efficacité opérationnelle en s’appuyant sur des infrastructures existantes soutenues par la Banque centrale européenne (BCE). Enfin, une expérience utilisateur intuitive, associée à l’intégration de nouveaux cas d’usage, facilite l’adoption par les particuliers, les entreprises et les commerçants.
 

Enjeux d’interopérabilité européenne

Une fois leur succès consolidé au niveau national, Bizum et les autres solutions locales sont confrontés au défi de leur interconnexion. Malgré l’utilisation de standards européens, des cadres réglementaires nationaux distincts persistent. L’enjeu est d’assurer une convergence sans remettre en cause l’autonomie de chaque schéma, via des mécanismes d’interopérabilité reposant sur des standards communs.

La prochaine révision de la directive sur les services de paiement (PSD3) est, à cet égard, déterminante. Elle devra établir un cadre réglementaire commun permettant de faciliter l’interopérabilité sans compromettre la concurrence. Toutefois, l’harmonisation réglementaire est délicate : si elle est trop rigoureuse, elle risque de freiner l’innovation ; si elle est trop souple, elle perpétue la fragmentation.

Enfin, la coordination des décisions entre opérateurs issus de différents pays, aux modèles économiques et aux contextes réglementaires distincts, suppose la mise en place de nouvelles structures de gouvernance. Chaque opérateur répond à des incitations économiques propres, chaque régulateur national dispose de mandats spécifiques, et la Banque centrale européenne (BCE) apporte sa propre perspective. L’ alliance entre les solutions locales de paiement mobile constitue une réponse à ces enjeux, mais elle nécessite un soutien institutionnel clair, un cadre réglementaire harmonisé pour l’ensemble des acteurs et un engagement de leur part à investir dans des infrastructures d’interopérabilité bénéficiant au marché dans son ensemble.
 


Un effort partagé

Le rapprochement entre solutions locales vise à apporter une réponse globale à ces défis. L’objectif est de créer une plateforme d’interopérabilité permettant à des solutions telles que Bizum et à d’autres schémas nationaux d’opérer de manière coordonnée à l’échelle européenne. Cela va audelà d’une simple compatibilité technique : il s’agit d’un engagement fondamental pour permettre à l’Europe de construire son propre avenir en matière de paiements, en s’appuyant sur des standards et une gouvernance européenne, garants de son indépendance sur une infrastructure critique.

Cet effort d’intégration s’inscrit également dans des objectifs législatifs plus larges. La Commission européenne a souligné à plusieurs reprises que le renforcement des infrastructures de paiement européennes est essentiel pour la souveraineté numérique et économique du continent, dans un contexte où la dépendance à l’égard d’acteurs technologiques et financiers non européens constitue un risque stratégique.

À l’horizon 2026, les solutions européennes poursuivront leurs travaux d’interconnexion, avec la création d’un hub destiné à coordonner et structurer cette transition vers une Europe interopérable, tout en poursuivant leur expansion commerciale. En Espagne, la part des transactions réalisées dans les commerces en ligne acceptant Bizum se situe entre 20% et 30% du total, ce qui montre que les paiements instantanés gagnent du terrain. Dans ce cadre, Bizum lancera cette année une fonctionnalité de paiement en point de vente via la technologie NFC. Grâce à cette fonctionnalité, les utilisateurs pourront payer en magasin avec Bizum, soit via leur application bancaire, soit via leur wallet Bizum Pay, qui pourra également intégrer d’autres moyens de paiement, tels que les cartes bancaires.

L’expansion commerciale des solutions, conjuguée à l’interopérabilité transfrontalière, permettra à court terme, par exemple, à un utilisateur espagnol d’envoyer instantanément de l’argent à un utilisateur danois ou d’effectuer un paiement auprès d’un commerçant en France via Bizum, avec une expérience identique à celle dont il bénéficie dans son pays. C’est déjà le cas aujourd’hui pour plus de 50 millions d’utilisateurs interconnectés en Espagne, en Italie et au Portugal. Les chiffres confirment la valeur perçue par les utilisateurs : plus de 125 000 transferts ont été réalisés depuis l’été 2025 sans campagnes de communication massives.
 

Engagement collectif et vision stratégique commune

Cet effort européen doit également être analysé dans un contexte global. Des marchés tels que l’Inde avec UPI, l’Asie du Sud-Est avec des systèmes comme PromptPay en Thaïlande, ou encore le Brésil avec Pix, ont démontré que les infrastructures nationales de paiement instantané peuvent atteindre rapidement une large échelle et concurrencer des schémas globaux. L’Europe s’inscrit dans cette dynamique avec un certain décalage, tout en bénéficiant d’un cadre réglementaire solide, de standards bancaires rigoureux et d’un socle de confiance déjà établi que d’autres marchés sont encore en train de construire.

Le succès de Bizum et de solutions similaires en Europe montre que des systèmes de paiement nationaux, lorsqu’ils sont bien conçus et soutenus par des écosystèmes bancaires cohérents, peuvent transformer en profondeur les habitudes de consommation.

L’étape suivante, faire fonctionner ces plateformes conjointement au-delà des frontières, constitue un défi à la fois technique et institutionnel. Elle nécessite une législation claire, des standards partagés et une vision commune de ce que recouvre la souveraineté des paiements en Europe.

Si les solutions, les acteurs privés et les institutions parviennent à coordonner leurs efforts, il sera possible d’aboutir à un résultat bien plus structurant qu’une simple plateforme de paiement : l’affirmation de la capacité de l’Europe à innover, à réguler et à piloter des infrastructures financières critiques. Dans un environnement où les paiements sont de plus en plus digitalisés et où la maîtrise des infrastructures est synonyme d’autonomie économique, cet enjeu est décisif.


Fernando RODRÍGUEZ FERRER

Directeur général adjoint en charge de l’Expansion internationale de Bizum