Anne-Sophie ALSIF, Associée, Cheffe économique chez BDO
L’arrivée de Donald Trump au pouvoir aux États-Unis le 20 janvier 2025 a rebattu les cartes des alliances avec les pays occidentaux et particulièrement les pays européens. « L’allié de toujours » a remis en cause les relations diplomatiques, militaires et économiques avec les pays du vieux continent, les accusant d’exister « pour embêter l’Amérique ». Cette position a été « un cataclysme » pour l’Europe, se reposant depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sur le géant américain, notamment sur les questions de défense. Cet âge d’or est révolu. Aujourd’hui, l’Europe doit assumer seule les leviers de sa souveraineté et réduire ses dépendances qui l’affaiblissent sur le plan international.
L’arrivée au pouvoir de Donald Trump a remis au centre du débat la question de la souveraineté économique, militaire et commerciale en Europe. Face à la concurrence de la Chine, la menace russe et le protectionnisme américain, par quels moyens l’Union européenne peut-elle mettre en œuvre une véritable souveraineté économique ?
Cette souveraineté économique a été fortement ébranlée par la guerre commerciale déclarée par Donald Trump. En effet, la hausse des droits de douane a été très importante, allant de 10 à plus de 40 pour cent selon les pays. À travers ces annonces, ce sont tous les pays, tous les produits qui sont touchés. Après une importante réaction à la baisse des marchés financiers, le Président Donald Trump a annoncé un moratoire et a ouvert des négociations avec ses partenaires commerciaux, aboutissant à des droits allant de 15 % pour l’Union européenne à 47 % pour la Chine.
Ces annonces sont regrettables car elles contribuent au ralentissement de la croissance mondiale et de la croissance européenne, déjà affaiblie, en s’élevant à 1 %. Le taux d’inflation ralentit au niveau mondial pour s’élever à 4,2 % en 2025 et 3,5 % en 2026. L’inflation ralentit davantage dans les pays développés. Néanmoins, les droits de douane pourraient entraîner le retour d’une crise inflationniste. En effet, le prix des biens importés va augmenter. Les entreprises devront sûrement répercuter les droits de douane sur le prix à destination du consommateur, notamment sur le marché américain.
Les droits de douane touchent particulièrement les pays exportateurs (Japon, Allemagne, Pays-Bas). L’Allemagne, après deux années de récession, devrait avoir une croissance quasi nulle en 2025.
L’Europe demeure la première puissance commerciale mondiale. Pour connaître le niveau de dépendance du continent européen par rapport à l’extérieur, il est intéressant de regarder la part des importations contenue dans les exportations. Dans ce cas, on observe que l’Europe est davantage dépendante de la Chine que la Chine est dépendante de l’Europe.
Le débat sur les dépendances commerciales et sur la souveraineté économique a été important pendant la crise du Covid. Chaque pays a découvert son fort niveau de dépendance à l’extérieur. Afin de réduire ces dépendances, les pays européens ont listé des secteurs économiques stratégiques. L’objectif était de lutter contre la fragmentation des chaînes d’approvisionnement, notamment dans le secteur de la santé et des médicaments.
La dépendance économique envers la Chine est forte, particulièrement dans les secteurs stratégiques comme les semi-conducteurs, les panneaux solaires, les terres rares ou encore les voitures électriques. L’Europe, qui s’est construite afin de privilégier le consommateur et non le producteur, a un marché très ouvert alors que le reste du monde se referme depuis plus de 20 ans.
En effet, la montée du protectionnisme est un phénomène ancien et concerne l’ensemble des pays : la Russie, l’Europe, l’Inde, la Chine, le Maroc, l’Australie. Le protectionnisme passait par la mise en place de normes non tarifaires. Par exemple, les entreprises devaient répondre à certaines normes sociales et environnementales pour avoir accès au marché. De plus, ces normes sont plus faciles à établir pour ne pas avoir de sanctions auprès de l’Organisation mondiale du commerce.
La situation est nouvelle avec Donald Trump car il met en œuvre des mesures tarifaires, qui avaient quasiment disparu grâce à la signature de traités commerciaux régionaux.
Cette nouvelle donne illustre une transformation du libéralisme économique. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les pays se sont ouverts afin de se développer économiquement. Les chaînes de fabrication des produits ont été éclatées dans le monde entier afin d’obtenir le produit industriel le plus compétitif. Dès lors, les dépendances économiques se situaient au cœur du système. Nous assistons à une étape différente : « la régionalisation de la mondialisation ». La mondialisation continue, mais la localisation géographique de la production devient un élément essentiel. Les pays commercent, mais davantage avec leurs voisins, et réduisent le plus possible leurs dépendances stratégiques. Ainsi, en cas de conflit militaire, le pays est moins dépendant et son économie moins affectée. Le commerce n’est plus vecteur de paix. L’objectif n’est plus d’avoir un maximum de parts de marché tous secteurs confondus, mais d’être en situation de quasi-monopole dans les secteurs stratégiques économiquement : tel est le véritable facteur de puissance aujourd’hui, celui de la Chine, que le pays a développé depuis son entrée au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. L’Europe a fait le choix de parcourir le chemin inverse.
La Chine a développé la stratégie d’accroître sa souveraineté économique depuis 25 ans. Le pays souhaite devenir la première puissance industrielle en 2049. Il a massivement investi dans les secteurs stratégiques d’avenir, comme les énergies renouvelables. L’indépendance énergétique est centrale pour le pays. La Chine a diversifié ses fournisseurs d’énergie. En cas de crise, il est plus facile de trouver de nouveaux fournisseurs.

La Chine a également massivement investi en Afrique, dans les pays ayant des matières premières comme l’Afrique du Sud, l’Angola et le Gabon. Le pays octroie des prêts pour financer des infrastructures et obtient en échange des concessions pour exploiter les matières premières. Ce modèle explique le développement de l’implantation de la Chine en Afrique, au détriment des pays européens. La Chine produit une importante quantité de biens manufacturiers. Avec un taux de croissance de 4 % en 2025, le marché intérieur chinois est insuffisant pour écouler la totalité des biens produits. De fait, la Chine doit trouver de nouveaux débouchés et de nouveaux marchés. Avec les droits de douane, le marché américain sera plus fermé. Le marché européen représente une opportunité. La Chine mise également, à long terme, sur les pays de sa région pour écouler ses surplus commerciaux.
De fait, la Chine a mis en place un traité commercial permettant de ne plus avoir de droits de douane avec les pays voisins, à l’inverse de la politique américaine. Le Partenariat économique régional global (Regional Comprehensive Economic Partnership, dit « RCEP ») est un projet d’accord de libre-échange entre quinze pays autour de l’océan Pacifique. C’est l’accord commercial le plus important du monde. Il représente un tiers de la population mondiale et 30 % du commerce mondial. Les négociations de cet accord ont démarré en 2012. Le projet visait une réduction des droits de douane et l’harmonisation des normes. L’accord constitue le premier accord de libre-échange entre la Chine, la Corée du Sud et le Japon. Il est entré en vigueur le 1er janvier 2022 et permet d’éliminer les barrières sur 91 % des biens.
Cet accord permet à la Chine d’avoir accès aux marchés des pays voisins avec très peu de droits de douane. Ainsi, à long terme, la Chine pourrait substituer les marchés américain ou européen par le marché asiatique. Cet accord s’inscrit dans la stratégie à long terme de la Chine d’accroître son indépendance par rapport aux marchés occidentaux et de maîtriser entièrement sa souveraineté économique.
L’Europe a fait exactement le choix inverse de la Chine, ce qui explique aujourd’hui sa difficulté à assurer sa souveraineté économique. La majorité des pays européens était à 60 % dépendante du gaz et du pétrole russes, particulièrement l’Allemagne, jusqu’à la guerre en Ukraine. Cette forte dépendance a eu des conséquences économiques majeures. Les pays européens sont moins compétitifs que la Chine ou les États-Unis.
A la création d‘une supervision unique des banques systémiques, un pas significatif, ne correspond toujours aucune supervision intégrée des marchés. Les rapprochements transfrontaliers restent rares et à part Euronext, ils ont rarement une taille continentale. Les tentatives de fusion bancaires transfrontalières se heurtent encore et toujours à des résistances nationales et un manque de vision à l’échelle appropriée (scale), comme le montrent les résistances, en Allemagne, au rachat de Commerzbank par Unicredit. Quant aux superviseurs des pays « host », ils considèrent toujours les banques d’autres Etats de l’UE comme « étrangères », ce qui les conduit à exiger des capitaux placés sous leur contrôle. Pendant ce temps, les banques européennes perdent du terrain dans la course mondiale, dominée par la Chine et les Etats-Unis.


Associée, Cheffe économique chez BDO